Sur son sixième recueil de chansons, l'ex-Talking Heads parfait son écriture luxuriante, naviguant d'une voix leste entre ironie et lyrisme.
Pionnier d'une fusion très arty de guitares rock et de rythmiques noires, pendant ludique de la new-wave britannique, le groupe new-yorkais a donné pendant dix ans le «la» en matière de dynamisme et d'érudition pop.
Quinze ans après la dissolution des Talking Heads, David Byrne pourrait aisément capitaliser sur ce retour en grâce et reformer, comme tant d'autres, son groupe vache à lait. Seulement voilà, l'homme a grandi, même «à reculons», et ses chansons d'aujourd'hui n'ont sans doute en commun avec celle de ses vingt ans si ce n'est la souplesse du jeu et les amours pour les influences ethniques.
Fasciné depuis longtemps par Caetano Veloso, David Byrne vient de faire cause commune en scène avec le demi-dieu brésilien. Et son nouvel album partage avec le récent A Foreign Sound de Veloso une vision politique de la chanson américaine. En témoignent ses notes de pochettes, alliant à quelques récits de rêves insolites l'évocation des circonstances de sa composition: «Pendant tout ce temps [...] il y a eu deux guerres, l'une par vengeance, l'autre pour consolider des intérêts pétroliers. Comme beaucoup, j'ai fait de mon mieux pour stopper la seconde, mais cela semblait inéluctable, la conséquence malheureuse d'une nation encore sous le choc. Pendant tout ce temps, j'ai rêvé.»
Rêverie politique, donc, à la manière affective d'un John Lennon. Recherchant l'essence de la chanson américaine – avec la certitude d'y trouver, comme Veloso, l'essence de l'Amérique elle-même –, David Byrne compose avec Grown Backwards un retour aux mélodies fines de Broadway. Pas de reprise antique cependant dans ce recueil d'airs nouveaux, sinon auprès des compositeurs classiques, Verdi et Bizet en tête, choisis pour leur lyrisme enchanté. En quête de noblesse américaine, définie par ses rêves de grandeur et son imaginaire joyeux, David Byrne emprunte encore au Bahianais l'instrumentation hybride de Livro (1998), mêlant cordes classiques et percussions latines. Soyeux et tendre, cet habillage sied à merveille à la beauté des mélodies nouvelles de Byrne. Sans jamais perdre son art expert de l'ironie et des juxtapositions lexicales, le musicien laisse libre cours à sa verve la plus émotionnelle, se révélant dans l'exercice un chanteur de plus en plus poignant.
Fondateur en 1988 du label world Luaka Bop, l'homme s'est en effet employé depuis lors à partager sa passion pour les musiques du monde les plus aventureuses, livrant une vision plus fantasque d'un univers exploré simultanément par son contemporain Peter Gabriel. La liberté de ton qu'il a gagnée au passage nourrit sa pop d'une énergie nouvelle. Le «Renaissance-man» new-yorkais assumant, au moment où l'Amérique en prend pour son grade, l'identité nationale de son écriture intime, brassant jazz, comédies de Tin Pan Alley et folklore Cajun dans un même élan jubilatoire.
GROWN BACKWARDS, David BYRNE,