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Livraisons...
    Le prince du dernier royaume

quignard.jpgPascal Quignard poursuit dans deux livres sa quête de l'amont paradisiaque originel (ce qu'il appelle le «jadis»). C'est à l'écriture fragmentaire qu'il recourt une nouvelle fois pour mettre au jour ses multiples échos enfouis en nous.

En 2002, Pascal Quignard inaugurait une nouvelle sorte de Petits Traités en publiant d'un coup les trois premiers volumes d'un ensemble à venir plus important encore, intitulé Dernier Royaume. Ombres errantes, premier tome de ces fragments radioactifs, obtint l'inattendu Prix Goncourt que ne lui avaient pas valu ses romans Le Salon du Wurtemberg, Tous les Matins du monde ou Terrasse à Rome. L'écrivain poursuit aujourd'hui sa quête avec deux nouveaux volumes: Les Paradisiaques explore les lieux du «jadis», ce passé intime toujours vivant, tandis que Sordidissimes inventorie les objets de rebut voués à la mort.

On sait depuis Vie secrète (1998), somme inclassable sur l'amour et le sexe, que Quignard s'est détaché de l'obsession des genres.

Dans ces pages le plus souvent denses et abruptes, fiction et pensée forment une tresse serrée qu'on ne saurait démêler. Quignard y conjugue goût de l'abstraction et sens du détail concret. Dans Les Paradisiaques, il remonte à ce monde antérieur au langage qu'il appelle le jadis, aux traces utérines de la vie avant la vie et du temps avant le temps, par opposition au passé qui est le territoire des êtres parlants. C'est seulement dans la méditation et la solitude, en se tenant à l'écart de la société, qu'il sait pouvoir retrouver cet amont paradisiaque lié pour lui au secret et au sacré.

Les nombreuses histoires qu'il rapporte, puisées à toutes les sources (orientales ou occidentales, antiques ou modernes), s'éclairent peu à peu de ses réflexions, et réciproquement, même si subsiste une part d'obscurité imputable à sa façon de penser par sautes d'idées et courts-circuits. Le jadis rencontre en nous de multiples échos enfouis. Pour les réveiller, pour tenter de dire l'indicible, il faut interroger la langue et ses étymologies cachées, se tenir au plus près du sens et des sens. Et constater la contradiction fondamentale entre le besoin de reconnaissance de la raison et la non-reconnaissance du désir.
«Il y a dans l'amour fusionnel, dans la confusion, dans l'indévisagement loin en amont des visages, note-t-il, quelque chose du paradis.» Et d'explorer longuement le thème de la ressemblance, dont Lévi-Strauss disait qu'il n'était qu'un cas particulier de la différence, celui où la différence tend vers zéro. On passe ainsi de l'Iliade (avec Ulysse de retour à Ithaque) aux contes (où les morts se reconnaissent, si les vivants s'ignorent), et du cas réel de Martin Guerre aux troublantes histoires érotiques de Brantôme sur Marie d'Enghien ou Mme de Tournon.

Paradoxe de la reconnaissance et fascination du secret: deux composantes de l'œuvre d'un très grand lettré qui se tient constamment sur une crête étroite. On le vérifie dans le versant sombre que constitue Sordidissimes, où Quignard s'intéresse aux débris, défroques et déchets en tout genre. Sans perdre de vue son but ultime qui est le réenchantement du monde, comme on le voit à propos de l'énigmatique injonction bouddhique: «Ne restez pas silencieux mais surtout ne parlez pas!» Seul le langage écrit constitue une réponse: «Le livre comme laisse entre oralité et silence.» Ardu et superbe.

Posté par Bertrand le lundi 17 janvier à 13:38

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